Kabila, victime autoproclamée de son propre héritage

Joseph Kabila s’est adressé solennellement pour la première fois en six ans à la population congolaise lors d’une allocution diffusée le vendredi 23 mai 2025. Il revient sur le devant de la scène politique en adoptant une posture de victime d’un système qu’il a lui-même construit. Au-delà de son ton calme et de ses douze propositions de réforme, se dessine une stratégie de réhabilitation qui peine à masquer les incohérences de son propre héritage. Analyse d’un exercice de communication bien établie, mais éthiquement fragile.

Entrée en scène

Dès les premiers instants de la vidéo (00:00 – 01:40), Joseph Kabila adopte une attitude sobre, presque figée. Son visage impassible, ses longues pauses et sa diction imposent le rythme. Il ne s’exprime pas en tant qu’ancien homme fort, mais comme une victime d’un système qu’il dénonce. Il se positionne désormais en résistant. L’ex-président évoque une « campagne odieuse », un « lynchage » et dénonce la violation de l’État de droit. En adoptant cette posture, son objectif est de renverser l’opinion publique : il se présente comme un citoyen injustement persécuté, presque martyrisé par le régime en place.

Rappelons qu’il a été contraint de briser son mutisme de longue date à la suite de la levée de son immunité parlementaire par le Sénat, le 22 mai 2025. Cette décision fait suite à une demande de poursuites pour trahison et crimes liés au soutien supposé du mouvement rebelle M23. Une large majorité des sénateurs a voté en faveur de la lévée, malgré son absence puisqu’il est en exil depuis fin 2023.

Posture victimaire : stratégie ou sincérité ?

En se présentant comme victime, Kabila essaie de créer un lien d’empathie avec une partie de la population qui se sent également marginalisée ou trahie par le pouvoir. Ce positionnement peut être vu comme une tentative de discréditer à l’avance toute poursuite judiciaire. Il renverse le rapport de force : il ne se défend pas, mais accuse à son tour, ses accusateurs.

C’est ici que réside une profonde contradiction : Joseph Kabila a lui-même orchestré l’arrivée au pouvoir de Felix Tshisekedi, fruit d’un accord politique flou en 2019. En se posant aujourd’hui en victime du système qu’il a contribué à installer, il entretient une attitude jugée par beaucoup comme cynique, voire hypocrite.

Dénonciation et contre-attaque

Dès la troisième minute, le ton commence à changer progressivement. Il est dans une approche d’attaque directe et critique. Son vocabulaire commence à devenir plus dur : Kabila parle d’une « tyrannie », accuse le pouvoir en place de manipuler la justice, et critique violemment les institutions comme le parlement, qu’il décrit comme dépouillées de leur autonomie. Il intensifie son discours : sans jamais se défendre directement, il passe désormais à la contre-attaque.

« Pacte citoyen »

Une autre modification du ton (06:00 – 09:00). Kabila propose une sortie de crise, un « pacte citoyen » décliné en 12 points. Il montre ici qu’il ne se limite pas à critiquer, mais qu’il apporte aussi les solutions. Son discours glisse donc vers le constructif. Son ton dévient pédagogique. Il énumère ses mesures de manière précise : fin de la guerre, restauration de l’état de droit, bonne gouvernance, neutralisation des groupes armés, etc.

Cette démonstration de réhabilitation semble peu crédible, étant donné que bon nombre de ces objectifs étaient déjà des promesses de son propre régime, qu’il n’a pas appliquées. En proposant ce plan comme si la situation actuelle ne relevait que de son successeur, Kabila passe sous silence sa propre responsabilité historique dans la dérive de l’appareil d’État et la consolidation des conflits armés. La critique devient alors une forme d’amnésie politique.

Appel à la mobilisation nationale

Le discours se conclut par un appel à la mobilisation nationale. Le ton devient plus grave, presque prophétique. Kabila parle de la souveraineté, de l’intégrité du territoire et l’importance de reconquérir la dignité nationale. Il cherche ici à rassembler et à construire une vision commune.

Cependant, le contraste entre l’ambition affichée et le passé politique de l’orateur interroge : comment peut-on appeler à la mobilisation contre un système que l’on a soi-même construit ?

Ce discours dépasse la simple réaction aux poursuites judiciaires. Il s’agit d’une opération de communication stratégique : Kabila se présente en victime pour susciter de l’empathie, en critique pour régler ses comptes, puis en potentiel sauveur de la RDC. Mais cette reconquête symbolique se heurte à un obstacle majeur : son passé récent.

Kabila semble vouloir oublier que la crise actuelle est aussi l’héritage de son long règne. Derrière le ton mesuré et grave se cache donc un stratagème politique, où la réécriture du passé sert les ambitions du futur.

3 réflexions sur “Kabila, victime autoproclamée de son propre héritage

  1. Merci pour cet analyse car depuis ce discours, le syndrome de Stockholm semble être très actif chez la population congolaise. Une piqûre de rappel sur qui est ce personnage était nécessaire !

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  2. Je suis d’accord avec cet article.

    Le temps choisi par Kabila pour faire un tel discours, nous prouve suffisamment, qu’il est venu pour ses propres intérêts.

    Tout ce qui est dénoncé, existe depuis bien longtemps au Congo, certains problèmes depuis son régime, et d’autres créés après la fraude électorale orchestrée par lui-même, Kabila Joseph.

    Il est temps de conscientiser les Congolais pour ne pas se laisser avoir par un manipulateur.

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